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Le 26 novembre 2013 | dans Culture

La danse des masques sacrés du temple des morts : Rangda et Barong

 

Notre village a été en fête pendant des semaines !

Les trois cent vingt habitants étaient mobilisés pour un événement rare : la consécration de trois grands masques pour le temple des morts (pura dalem). Les deux masques de la sorcière Rangda et l’immense masque du Barong avaient disparu il y a plus de vingt ans, et le village est toujours resté orphelin depuis.

Voilà : c’est fait, ils sont de retour dans leur temple dédié à l’intérieur de l’enceinte du temple des morts. Leur intronisation conclut une série de cérémonies qui a commencé avec la récolte du bois d’un arbre choisi par un prêtre. Grande cérémonie pour demander pardon à l’arbre qu’on allait blesser. Puis préparation du bois, puis façonnage par un sculpteur qui est aussi un personnage initié, et enfin, c’est le grand jour, le 18 mai. La rue du village est bloquée, une scène est construite pour la piste de danses rituelles et qui sert d’abri au gamelan. A 21 heures, l’endroit est bondé de monde venu de tous les villages pour assister à la danse des masques de Rangda et de Barong.

 

Les masques de Rangda et de Barong sont d'abord consacrés

Pour les charger en pouvoir magique (sakti) selon un rituel de purification des masques et des costumes et de prières et d'offrandes de fleurs et de fruits. Rangda, qui est une figure terrible de la déesse Durga, est censée protéger la communauté contre les épidémies.  Rangda effraie avec sa langue pendante, ses cheveux longs, ongles effilés, et seins tombants. Le Barong quant à lui protège les villageois contre les êtres fractionnés (buta-kala), qu'on appelle à tort les démons. Ces êtres transmettent des maladies et sont responsables de toutes sortes de calamités. Le rôle de ces deux grandes figures masquées dans le cadre d'un exorcisme est de remettre le monde en équilibre. Les Balinais sont conscients de la négativité qui existe en eux et qui se manifestent sous forme de buta-kala.

Ce rite d'exorcisme se fait dans le cadre d'une représentation du Calonarang, tirée d'un ancien récit de magie. La Calonarang est une veuve et puissante sorcière qui a le pouvoir magique de se transformer en Rangda ou Matah Gede (forme humaine de Rangda). Elle provoque des épidémies dans le royaume pour se venger de l'absence de prétendant pour marier sa jolie fille, Ratna Manggali.

La nuit est bien avancée. Le Roi d’Ubud arrive, prie dans le temple, et enfin les masques descendent l’escalier du temple pour l’espace de danse. Ils sont immenses. Le Barong qui est manipulé par deux danseurs est couvert d’or et de petits miroirs et projette mille feux dans ses mouvements.

 

La soirée verra passer près de cent danseurs

Venus des environs, le moment le plus attendu étant la fameuse danse dite du kriss et du Barong, danse où les humains tentent de tuer Rangda avec leurs kriss levé. Possédés par les buta-kala, ils sont arrêtés dans leur course, entrent en transe et retournent les kriss contre leur poitrine dans un accès de folie suicidaire (ngurek) par la force de la magie noire de Rangda. C’est le un moment de tension inouï, spectaculaire. Les danseurs que les kriss tentent de perforer hurlent, s’effondrent, hagards. 

Le Barong finit par neutraliser Rangda en s'unissant à elle, pour revenir à l'unité. La confrontation est terminée. Rangda s'en va. Le Barong évente de ses longs poils les danseurs qui lentement sortent de leur transe. Certains sont évacués, évanouis, pour être réveillés par les prêtres avec de l'eau lustrale.

A 3 h du matin, la foule s’égaye. Les vendeurs de rue remballent leurs petits étals, les jeux d’argent à même le sol replient aussi boutique. Le lendemain, tout sera démonté, le temple des morts retrouvera son allure austère de construction à l’abandon. Les ors seront remballés, resteront désormais les masques pour protéger le village. Cengkok, notre village, attendra bien vingt ans pour revivre une pareille nuit. Nos hôtes arrivés le matin de Paris ont été embarqués dans cette folie. Pour un premier jour, c’est comme atterrir sur une autre planète. C’est bien après tout de cela qu’il s’agit : les humains habitent deux planètes : la Terre et Bali.



Hubert Bari